L’unique enregistrement de la voix de Sigmund Freud

Une archive unique !

La voix de S. Freud n’a été enregistrée qu’une seule fois au cours de sa vie. La scène se passe le 7 décembre 1938, la British Broadcasting Corporation (BBC) vient interroger le thérapeute à son domicile de Maresfield Gardens, à Londres, pour enregistrer un court message dans le cadre de son émission Celebrities on Radio. Cette séquence dure un peu plus de deux minutes et sera diffusée à la fin du mois, le 27 décembre. À cette époque, Freud a 82 ans, il a quitté l’Autriche depuis peu et vient de subir une énième opération à cause d’un cancer de la gorge inopérable et incurable qu’il traîne depuis le début des années 20. Sa parole est difficile et extrêmement douloureuse. Moins d’une année plus tard, ne supportant plus la douleur provoquée par une rechute, il demandera à son médecin de lui prescrire une dose mortelle de morphine. Il décèdera le 23 septembre 1939.

 

Freud's speech for the BBC recording. Page one - Page two. Holograph notes, 1938. Manuscript Division. Library of Congress (193)
Freud’s speech for the BBC recording. Page one – Page two. Holograph notes, 1938. Manuscript Division. Library of Congress (193)

Pour cette intervention sur la radio britannique, le fondateur de la psychanalyse a préparé un texte en anglais qu’il lit au micro. En voici le contenu original, suivi de sa traduction :

« I started my professional activity as a neurologist trying to bring relief to my neurotic patients. Under the influence of an older friend and by my own efforts, I discovered some important new facts about the unconscious in psychic life, the role of instinctual urges, and so on. Out of these findings grew a new science, psycho-analysis, a part of psychology, and a new method of treatment of the neuroses. I had to pay heavily for this bit of good luck. People did not believe in my facts and thought my theories unsavoury. Resistance was strong and unrelenting. In the end I succeeded in acquiring pupils and building up an International Psycho-analytic Association. But the struggle is not yet over.
Im Alter von 82 Jahren verließ ich in Folge der deutschen Invasion mein Heim in Wien und kam nach England, wo ich mein Leben in Freiheit zu enden hoffe
My name Sigmund Freud »

« J’ai débuté mon activité professionnelle comme neurologue en essayant d’apporter du soulagement à mes patients névrosés. Sous l’influence d’un ami plus âgé et grâce à mes propres efforts, j’ai découvert d’importants faits nouveaux sur l’inconscient dans la vie psychique, le rôle des pulsions sexuelles, etc. De ces trouvailles émergea petit à petit une nouvelle science, la psychanalyse, une partie de la psychologie, et une nouvelle méthode de traitement des névroses. J’ai eu à payer lourdement cette part de réussite. Les gens n’ont pas adhéré à mes conclusions et ont trouvé mes théories suspectes. La résistance a été forte et sans répit. À la fin, j’ai gagné en prenant des élèves et en créant une association internationale de Psychanalyse. Mais la lutte n’est pas encore finie. »

Parlez-moi Lacan (4/4) La psychanalyse à l’école de la littérature?

Peinture représentant Jacques Lacan• Crédits : Thierry Erhmann/ Flickr

« Le procédé du vol a été aussi ingénieux que hardi. Le document en question, une lettre, pour être franc, a été reçu par la personne volée pendant qu’elle était seule dans le boudoir royal. Pendant qu’elle le lisait, elle fut soudainement interrompue par l’entrée de l’illustre personnage à qui elle désirait particulièrement le cacher. Après avoir essayé en vain de le jeter rapidement dans un tiroir, elle fut obligée de le déposer tout ouvert sur une table. La lettre, toutefois, était retournée, la suscription en dessus, et, le contenu étant ainsi caché, elle n’attira pas l’attention. Sur ces entrefaites arriva le ministre D…Son œil de lynx perçoit immédiatement le papier, reconnaît l’écriture de la suscription, remarque l’embarras de la personne à qui elle était adressée, et pénètre son secret. Après avoir traité quelques affaires, expédiées tambour battant, à sa manière habituelle, il tire de sa poche une lettre à peu près semblable à la lettre en question, l’ouvre, fait semblant de la lire, et la place juste à côté de l’autre. Il se remet à causer, pendant un quart d’heure environ, des affaires publiques. À la longue, il prend congé, et met la main sur la lettre à laquelle il n’a aucun droit. La personne volée le vit, mais, naturellement, n’osa pas attirer l’attention sur ce fait, en présence du troisième personnage qui était à son côté. Le ministre décampa, laissant sur la table sa propre lettre, une lettre sans importance. »

Edgar Allan Poe, La lettre volée, (Gallimard/ Pléiade) pp 47-48

https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/parlez-moi-lacan-44-la-psychanalyse-a-lecole-de-la-litterature

Parlez-moi Lacan (3/4) Quelle est la langue de l’inconscient ?

Jacques Lacan• Crédits : Getty

La vérité qu’il y a à énoncer, si vérité il y a, est là dans le message. La plupart du temps, aucune vérité n’est annoncée, pour la simple raison que le discours ne passe absolument pas à travers la chaîne signifiante, qu’il en est le pur et simple ronron de la répétition et du moulin à paroles et qu’il passe quelque part en court-circuit par ici entre bêta et bêta, et que le discours ne dit absolument rien sinon de vous signaler que je suis un animal parlant. C’est le discours commun de ces mots pour ne rien dire, grâce à quoi on s’assure, qu’on n’a pas en face de soi affaire à simplement ce que l’homme est au naturel, à savoir un bête féroce. (…) Il n’y a pas de parole possible pour la bonne raison que la parole suppose précisément l’existence d’une chaîne signifiante, ce qui est une chose dont la genèse est loin d’être simple à obtenir et suppose l’existence d’un réseau des emplois, autrement dit de l’usage d’une langue. Ce qui suppose en outre tout ce mécanisme qui fait que, quoi que vous disiez, en y pensant, ou en n’y pensant pas, quoi que vous formuliez, une fois que vous êtes entré dans la roue du moulin à paroles, votre discours en dit toujours plus que ce que vous n’en dites.

Jacques Lacan, Les Formations de l’inconscient, Séminaire VII, 6 novembre 1957

https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/parlez-moi-lacan-34-quelle-est-la-langue-de-linconscient

Parlez-moi Lacan (2/4) « Je suis celui qui a lu Freud »

Un bébé se regardant dans un miroir• Crédits : Getty

Le sens d’un retour à Freud, c’est un retour au sens de Freud. Et le sens de ce qu’a dit Freud peut être communiqué à quiconque parce que, même adressé à tous, chacun y sera intéressé : un mot suffira pour le faire sentir, la découverte de Freud met en question la vérité, et il n’est personne qui ne soit personnellement concerné par la vérité. Avouez que voilà un propos bien étrange que de vous jeter à la tête ce mot qui passe presque pour mal famé, d’être proscrit des bonnes compagnies. Je demande pourtant s’il n’est pas inscrit au cœur même de la pratique analytique, puisque aussi bien celle-ci toujours refait la découverte du pouvoir de la vérité en nous et jusqu’en notre chair. (…) Si Freud n’a pas apporté autre chose à la connaissance de l’homme que cette vérité qu’il y a du véritable, il n’y a pas de découverte freudienne. (…) Son objectivité est en effet strictement liée à la situation analytique, laquelle entre les quatre murs qui limitent son champ, se passe fort bien qu’on sache où est le nord puisqu’on l’y confond avec l’axe du divan, tenu pour dirigé vers la personne de l’analyste. La psychanalyse est la science des mirages qui s’établissent dans ce champ. Expérience unique, au demeurant, assez abjecte, mais qui ne saurait être trop recommandée à ceux qui veulent s’introduire au principe des folies de l’homme, car, pour se montrer parente de toute une gamme d’aliénations, elle les éclaire.

Jacques Lacan, «Les Ecrits I», Le Seuil, 1966, p. 212 et 213 (Le retour à Freud)

https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/parlez-moi-lacan-24-je-suis-celui-qui-a-lu-freud

Parlez-moi Lacan (1/4) Place au maître

Portrait de Jacques Lacan, psychiatre et psychanalyste en octobre 1967, en France – Crédits : Giancarlo BOTTI – Getty

«  Le psychanalyste touche au fait simple que le langage avant de signifier quelque chose, signifie pour quelqu’un. Par le seul fait qu’il est présent et qu’il écoute, cet homme qui parle s’adresse à lui, et puisqu’il impose à son discours de ne rien vouloir dire, il y reste ce que cet homme veut lui dire. Ce qu’il dit peut « n’avoir aucun sens », ce qu’il lui dit en recèle un. (…) Ainsi l’intention s’avère-t-elle, dans l’expérience, inconsciente en tant qu’exprimée, consciente en tant que réprimée (…) L’auditeur y entre en situation d’interlocuteur. Ce rôle, le sujet le sollicite de le tenir, implicitement d’abord, explicitement bientôt. Silencieux pourtant, et dérobant jusqu’aux réactions de son visage, peu repéré au reste de sa personne, le psychanalyste s’y refuse patiemment. N’y-a-t-il pas un seuil où cette attitude doit faire stopper le monologue ? Si le sujet poursuit, c’est en vertu de la loi de l’expérience ; mais s’adresse-t-il toujours à l’auditeur vraiment présent ou au fantôme du souvenir, au témoin de la solitude, à la statue du devoir, au messager du destin ?  Dans sa réaction même au refus de l’auditeur, le sujet va trahir l’image qu’il lui substitue. Par son imploration, par ses imprécations, par ses insinuations, par ses provocations, et par ses ruses, par les fluctuations de l’intention dont il le vise et que l’analyste enregistre, immobile mais non impassible, il lui communique le dessin de cette image. »

Jacques Lacan, « Au-delà du Principe de réalité », 1936, Ecrits, I, Seuil, p.82-83

https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/parlez-moi-lacan-14-place-au-maitre#xtor=EPR-2-[LaLettre26032018]